Ai-je le droit d’écrire “Je suis Charlie” ?

Ma réaction aux terribles évènements chez Charlie Hebdo.

Mardi soir, j’étais en classe pour donner mon premier cours de bande dessinée du semestre, intitulé Graphic Novel and Illustration. Advanced Techniques. Un cours de BD pour adultes au Palo Alto Art Center, en Californie. En faisant un bref historique de la bande dessinée, j’ai parlé de l’émergence de la BD pour adultes, aux É.-U. et en Europe, et expliqué comment des magazines tels que Hara-Kiri, Fluide glacial et… Charlie Hebdo ont débuté. Le lendemain matin, j’apprenais que les bureaux de Charlie Hebdo étaient attaqués et que douze personnes avaient été abattues par deux tueurs proclamant leur désir de venger le prophète Mohamed. Plus tard, le vendredi, quatre otages trouvaient aussi la mort aux mains d’un autre terroriste.

Ces évènements m’ont terriblement bouleversée. J’étais dégoûtée, mais surtout atterrée et extrêmement triste. J’ai passé les journées de mercredi, jeudi et vendredi clouée à l’internet, à suivre le déroulement des évènements, les diverses réactions et les manifestations qui ont suivi. Alors même que je sentais un fort besoin de montrer mon soutien, je n’arrivais pas à trouver comment l’exprimer. Faire un dessin ? Écrire un texte ?

J’aurais voulu dire comme bien d’autres Je suis Charlie, mais j’hésitais. Je n’étais pas certaine de bien saisir ce que cette déclaration voulait dire. Pouvais-je vraiment m’y associer ? J’ai commencé à lire Charlie Hebdo avant même que le magazine porte ce nom. Mais je ne l’achetais pas régulièrement. Alors que j’adorais certaines caricatures, j’en ai souvent critiqué d’autres qui me déplaisaient profondément pour diverses raisons. Comme leurs auteurs, j’avais le droit de ne pas être d’accord. Je n’étais certainement pas une admiratrice inconditionnelle du magazine. Est-ce que ce ne serait pas alors hypocrite d’écrire maintenant Je suis Charlie ?

Et, est-ce que cela voulait dire que je devais demeurer silencieuse ?

Non. Je ne peux pas. Et voici pourquoi.

Je soutiens le droit à la liberté d’opinion, la liberté d’expression.

Je soutiens le droit de publier des caricatures satiriques.

Je soutiens le droit qu’ont des magazines tels Charlie Hebdo d’exister.

J’admire le courage des membres de l’équipe de Charlie Hebdo, de ses journalistes, de ses dessinateurs.

J’admire leur courage de continuer à défendre leur droit à la dissidence, leur droit de contester, de choquer et de publier en dépit de menaces réelles.

Je suis atterrée qu’ils soient morts pour leur cause, leurs idées. Je suis atterrée que deux policiers qui étaient là pour protéger leur droit, leur travail, soient aussi morts lors de ces évènements. Je suis aussi atterrée que quatre otages aient aussi perdu la vie.

Je dénonce avec la plus grande colère leurs meurtres par des personnes qui cherchent à imposer le silence par la terreur.

J’applaudis les manifestations, les gestes et les déclarations dénonçant cet acte ignoble d’intolérance.

J’applaudis les gens qui ont tenu bien haut les caricatures de Charlie Hebdo durant les démonstrations de solidarité autour du monde.

J’applaudis les journaux qui n’ont pas hésité à reprendre ces caricatures en guise de soutien à collègues de Charlie Hebdo et pour confirmer leur droit à la liberté d’expression.

En conséquence, je crois que je peux et que je dois écrire Je suis Charlie.

Danièle Archambault, Ph. D.

Linguiste et bédéiste.

(J’ai partagé une première version de ce document, vendredi dernier, sur un fil de discussion pour chercheurs et universitaires dans le domaine de la bande dessinée).

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